« Quatre siècles d’oppression ont étouffé la voix et les aspirations d’un peuple. Quatre siècles d’intolérance l’ont contraint au silence et au secret. […] Tâche délicate que celle de vouloir lever le voile qu’il s’est imposé jusqu’à ce jour et dont il a caché son visage pour passer inaperçu de ses puissants ennemis. Tâche délicate que de parler de ceux qui n’aiment pas que l’on parle d’eux».
Cette déclaration dramatique, rédigée par le capitaine Pierre May à la fin des années 1920, fait référence à la communauté alaouite (dont le président Syrien Bachar el-Assad est issu). Marginalisés et soumis à l’intolérance religieuse depuis l’aube de leur histoire, les Alaouites se réclament d’Ali ibn abi Taleb, cousin et gendre du prophète Mohammed. Leur spiritualité accorde une importance capitale aux textes sacrés des diverses religions monothéistes, tout en s’attachant à développer une philosophie transverse.
Leur tolérance culturelle et leur goût pour l’éducation ont été soulignés par les anthropologues français du début du XXe siècle, ce qui n’a pas empêché les persécutions dont ils gardent les stigmates. Le massacre perpétré par le sultan Selim Ier dit "le Terrible" – qui a dirigé l'empire Ottoman de 1512 à 1520 – hante aujourd’hui encore les consciences et explique la discrétion qui distingue les alaouites.
Forte de son mandat sur la Syrie reçu après la première guerre mondiale, la France n’a pas attendu la crise locale et la mise en lumière des différentes composantes ethniques du pays pour s’intéresser à cette communauté. Son attachement à la laïcité impressionne la République, qui décide alors de tisser des liens avec elle : la France va ainsi créer le « territoire des Alaouites » au lendemain de la première guerre mondiale, pour ensuite le transformer en « Etat des Alaouites » (1930). Ce dernier sera finalement rattaché à la Syrie en 1936, et la réalité alaouite sera ainsi mise entre parenthèses pendant de longues années jusqu’au changement de régime en 1970 en Syrie.
Bien que la Syrie ait à sa tête un président issu de cette communauté depuis le coup d’Etat de Hafez-al-Assad (père de Bachar-al-Assad), le régime ne s’ingénie pas à favoriser particulièrement les Alaouites, ce qu’il serait tentant d’imaginer. Par ailleurs, ces derniers craignent d’être assimilés au pouvoir depuis le début d’une guerre civile qui tend à se généraliser. Les craintes de représailles en cas de chute du régime actuel sont omniprésentes et font évoluer leur position vers la suggestion d’une renaissance d’un Etat alaouite.
En effet, alors que cette idée paraissait fantaisiste quelques années auparavant, elle paraît aujourd’hui de plus en plus plausible. Dans un scénario du pire où la guerre civile se généraliserait ; les pays du Golfe soutenant groupes islamistes radicaux et l’Etat syrien ne pouvant se reposer que sur les minorités ; la création d’un Etat alaouite pourrait être l’issue de cette crise.
La peur des minorités ethniques et politiques qui n’ont pas confiance dans les groupes radicaux de l’opposition semble moins prise en compte aujourd’hui dans la politique étrangère de la France qu’il y a plus de 80 ans. En pointe sur la question syrienne, la France pourrait mettre à profit sa mémoire et ses connaissances accumulées tout au long de l’Histoire afin de contribuer à résoudre le conflit, peut-être en anticipant la probable renaissance de l’Etat qu’elle avait elle-même imaginé.
Tarik Yildiz
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