Entre 1941 et 1945, le régime nazi extermine quelques six millions de Juifs, soit près de la moitié des Juifs européens ; les autres survivent en s’enfuyant à l’étranger ou en vivant cachés, parfois munis de faux papiers dans l’Europe occupée. Quelques-uns subsistent à la faveur de certaines relations avec les élites nazies ; de fait, une poignée de citoyens juifs développèrent des liens - en temps de paix - avec les futurs hauts cadres du parti nazi. À cette époque, les futurs bourreaux ne sont pas encore les personnages sinistres qu’ils deviendront un jour. Bien que la matrice identitaire implacable de l’État nazi l’empêchera par la suite, ces quelques “nantis” pourront donc s’extraire miraculeusement du cycle infernal de la déportation et de l’extermination.
Accusés de “corrompre la race aryenne”, d’adhérer aux idées communistes et d’être responsables de la défaite de 1918 ainsi que de vouloir diriger le monde, la répression s’abat progressivement sur les Juifs ; à terme, ils sont ostracisés de la société allemande. À mille lieux du délire racial et des mesures discriminatoires mis en oeuvre par les nazis dès le milieu des années 1930, une bonne partie des futurs dirigeants du parti nazi entretiennent jusqu’alors de bonnes relations avec les Juifs ; certaines sont amicales ou amoureuses. D’autres, parfois, sont d’ordre… familial. Citons quelques cas célèbres :
-Le docteur Bloch, médecin juif de la mère d’Hitler, peut s’enfuir aux États-Unis avec l’autorisation du chef du IIIème Reich lorsque les événements se précipitent en Allemagne et en Autriche ; le Führer, très attaché à sa mère, lui accorde cette grâce car il est reconnaissant envers l’homme qui tenta de sauver sa mère d’un cancer du sein.
-Herman von Edelstein, le beau-père juif de Goering ; le futur chef de la Luftwaffe épargne le nouveau mari de sa mère ; il préserve également Robert Ballin, propriétaire juif, qui l’a recueilli à l’issue du putsch manqué de Munich (1923).
-Joseph Goebbels, futur ministre de la propagande, confesse dans son Journal avoir eu deux amours de jeunesse : l’un est une allemande de “souche”, Anka, et l’autre, Else, est une juive.
Controverse : certains dignitaires nazis étaient-ils Juifs ?
Cette question polémique attise de nombreux soupçons et nourrit bien des imaginations. Que dit l'histoire?
-Hitler
La généalogie d’Adolf Hitler est imprécise et sujette à de nombreux fantasmes ; ainsi, une hypothèse affirme que son grand-père paternel serait un membre d’une famille aisée de Graz où sa grand-mère était servante, et qu’il était juif. Cette théorie n’a pas été attestée.
-Le maréchal von Manstein
Le feld-maréchal Erich von Lewinski von Mannstein, stratège hors pair, est suspecté par la SS d’avoir du sang juif ; la rumeur colporte à l’époque que l’un de ses ancêtres aurait été rabbin en Pologne (Lévy serait devenu “Lewinski”). Considéré par Guderian, le père des Panzerdivisionen, comme “le plus brillant cerveau opérationnel” de la Wehrmacht, il n’a jamais été inquiété. En 1934, il protesta contre les lois d’aryanisation de l’armée.
-Reinhard Heydrich
Bras droit d’Himmler pendant plus de dix ans, Reinhard Heydrich organise la conférence de Wannsee, préparant la “Solution finale de la question juive” ; en 1942, il est grièvement blessé par un commando tchécoslovaque dirigé de Londres. Une rumeur affirme qu’il aurait eu une grand-mère juive ; rumeur qui n’a pas été confirmée.
-Eva Braun
L’ancienne compagne d’Hitler, Eva Braun, aurait eu des origines juives ; c’est le résultat d’analyses ADN réalisées sur des cheveux issus d'une brosse retrouvée au Berghof, la demeure du Führer en Bavière. Les deux descendantes encore vivantes d’Eva Braun, refusant de se plier à un test ADN, ne permettent donc pas de confirmer pleinement cette théorie.
Pour aller plus loin
Alya Aglan, Robert Frank, 1937-1947 La guerre-monde, Gallimard, 2015
Antony Beevor, La Seconde Guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012
Laurent Binet, HHhH, Le Livre de Poche, 2011
Michèle Cointet, Secrets et mysteres de la France occupée, Fayard, 2015
Joseph Goebbels, Denis-Armand Canal, Hélène Thiérard, Dominique Viollet, Journal 1923-1933, Tallandier, 2006
John Keegan, La Deuxième Guerre mondiale, Perrin, 1990
Ian Kershaw, Hitler, Flammarion, 2014
Jean-François Muracciole, Guillaume Piketty, Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale, Robert Laffont, 2015
Lionel Richard, D’où vient Adolf Hitler, Autrement, 2005
Pierre Royer, Dico Atlas de la 2de Guerre mondiale, Belin, 2014
Erich von Manstein, Pierre Servent, Mémoires, Perrin, 2015
Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, Perrin, 2009
Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance 1940-1945, Perrin, 2013
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