Prévention ou répression, une alternative dépassée? [Délinquance]

 

Depuis des années, en matière de délinquance, la dialectique s’est arrêtée sur les deux faces d’un même trompe-l’œil. En France, la situation confine au cas d’école : le salut sécuritaire de la société est-il conditionné  à la prévention, ou à la répression ? Cette question dessine l’horizon terminal de notre psyché collective. Droite et gauche se nourrissent de ce marqueur symbolique afin de prouver leur opposition irréductible.
Politiques et "acteurs sociaux" font ici masse, perpétuant la polémique aux œufs d’or. Ce blocage est-il fatal ? Sommes-nous forcément condamnés à patauger dans ce caramel idéologique ?

 

La leçon de Victor Hugo

 


La réponse est non, bien entendu, et ne date pas d’hier. En son temps Victor Hugo avait déjà transcendé l’alternative, du moins à sa manière : sa conception de la prévention était autrement plus ouverte que la nôtre, incluant certains marqueurs qui nous paraîtraient aujourd’hui conservateurs… donc dextristes… donc répressifs… et par là-même anti-préventifs. Cette suite de glissements de sens nous est très préjudiciable, car elle nous empêche de considérer panoramiquement le réel. Hugo, que nous associons trop rapidement à l’axiome "Ouvrir une école, c’est fermer une prison", avait aussi prévenu :

 


Tous les crimes de l’homme commencent au vagabondage de l’enfant » (Les Misérables)

 


 

L’Homme vit d’affirmation plus encore que de pain » (Les Misérables)

 


Autrement dit, l’enfant se perd sans le contrôle vigilant de l’adulte, et l’amélioration de "l’ordinaire" ne saurait constituer l’horizon suffisant d’une politique sociale. Le "social", primordial et nécessaire à la paix collective, inclut bien davantage que ce que lui accorde notre entendement actuel :

 


Près du droit de l’Homme, au moins à côté, il y a le droit de l’Âme » (Les Misérables)

 


Ce que soutient notre illustre écrivain, c’est que par-delà toute religiosité, les hommes ont besoin de cultiver un monde intérieur élevé, exigeant, pour vivre correctement ; la société leur doit cette croissance spirituelle, non pas en les endoctrinant, mais en évitant de tuer leur âme. Or de nos jours, l’agonie spirituelle collective lui est largement imputable. La notion de prévention induit le fait d’agir par anticipation, et n’attend donc pas le délit pour "sévir".

 

 L'enfant

 

Prévention: implicitement, nous avons lesté le mot d’une connotation de douceur en opposition à la "rudesse" répressive. Est-ce heureux ? Peut-être pas. Prévenir, c’est protéger, et donc assumer une part de "paternalisme" social dont le répressif est orphelin. Le "répressif pur" frappe aveuglément, laissant sa proie "libre" jusqu’au coup de mâchoires métalliques du piège à souris. Il convient donc de "prévenir" en amont la souris du danger, en la déniaisant sur le tranchant du fer.


En d’autres termes, telles le yin et le yang entremêlés, prévention et répression ne sauraient être séparées comme des concepts chimiquement purs. Plus profondément, nous devons reconnaître ceci : la répression d’une petite dérive constitue la prévention d’une grosse bêtise. Nous devons être capables de repenser les deux notions en les articulant intelligemment, en résistant aux positionnements symboliques narcissiques.

 

 

De la sécurité à la sûreté

 


Christiane Taubira, elle-même, a déclaré un jour :

 


Tout délinquant doit être puni » (Mediapart live, 18 décembre 2013)


 

A mille lieux du "tout sécuritaire", elle avait assorti cette sentence d’une réflexion intéressante : ne serait-il pas temps de dépasser la notion de "sécurité" pour une vision plus large et ambitieuse  – la "sûreté" des personnes, étendant le sentiment de sérénité à tous les aspects de la vie ? Pour une fois, madame Taubira avait été très lucide.


L’alternative prévention / répression doit être philosophiquement dépassée. Non pas niée, ni contournée, mais transcendée. A l’image de Victor Hugo, nous gagnerions à réconcilier humanisme et responsabilité. Prévention, répression... Le piège des mots a fini par enfermer nos réflexions dans un carcan mental. Celui-ci nous empêche d’articuler les bonnes idées sous prétexte de différence d’extractions symboliques (ceci vient de droite… ceci vient de gauche…).  

 

Pierre-André Bizien

 


 

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