Brillant, sulfureux, religieusement incorrect, Mohammed Arkoun (1928-2010) fut sans conteste l’un des penseurs de l’islam les plus discutés de sa génération. Universitaire Français de premier plan, partisan de l’application des méthodes des sciences sociales au domaine de l’islam, il aura essuyé de nombreuses critiques passionnelles tout au long de sa carrière. Sa volonté forcenée de soumettre le coran et son contenu au filtre sévère de l’analyse historique a largement déplu (et déplaît encore) au sein du monde musulman. Souvenons-nous, pour employer une comparaison boiteuse mais signifiante, l’accueil que réserva le monde catholique aux travaux d’Alfred Loisy à l’orée du XXe siècle…
Un universitaire désespéré
Mohammed Arkoun était un homme grinçant, harassant, agaçant ; il appartenait à cette catégorie d’intellectuels qui mettent un point d’honneur à se démarquer des inclinations idéologiques collectives… en se montrant abrupts et vindicatifs. Imbuvables, penseront certains. Ses publications, qui sont d’un abord relativement difficile et qui exigent de leurs lecteurs une patience éprouvée, distillent une sorte d’acidité ronchonne et crispée… laquelle dit assez bien le caractère sisyphien de ses travaux :
« La pensée islamique s’est toujours préoccupée de construire et de protéger des orthodoxies en se contentant d’apologie défensive ou de « vérités » proclamées » (Humanisme et islam)
Parfois, le ton est plus rude encore:
« La théologie comme débat et échange a disparu complètement en islam » (La construction humaine de l’islam)
voire carrément lapidaire :
« L’islam universel n’existe pas » (La construction humaine de l’islam)
Quelquefois même, Arkoun semble perdre totalement contact avec sa stature universitaire, pour s’avachir dans le découragement le plus total :
« Je désespère des pays musulmans (…). Qu’est-ce qu’on peut leur demander ? Il y a trop d’ignorance institutionnalisée, et on ne peut pas lutter contre les institutions ignorantes. En tout cas, pour ma part, je ne m’en sens plus la force » (La construction humaine de l’islam)
Etonnante expérience que la lecture des œuvres d’un tel auteur, rongé par une sorte de romantisme intellectualiste. Par ailleurs, ce n’est certainement pas au hasard que nous devons sa défense passionnée des grands orientalistes européens du XIXe siècle ; quasiment seul parmi ses pairs, en effet, il s’est permis de réhabiliter ces pestiférés de l’islamologie. Un acte qui en dit beaucoup sur son courage intellectuel, reconnaissons-le.
Certains adversaires de ses thèses en ont fait une sorte de Voltaire de l’islam, encourageant l’athéisme, la déconstruction de l’islam et la désacralisation du coran ; c’est aller bien vite en besogne. Mohammed Arkoun n’est pas un homme des Lumières qui serait né avec 200 ans de retard. Trop peu rieur, trop peu enthousiaste, trop rigoureux pour cela. Non. Arkoun est respectueux du religieux, du confessionnel. Il vise à son éclairage méthodique, et ses travaux ne peuvent être réduits à une sorte de nudisme spirituel écrasant l’infâme :
« Toute mon analyse et tout mon effort visent à dégager les conditions de possibilité d’une pensée islamique critique et libre. C’est-à-dire précisément qui traque toutes les utilisations idéologiques d’une pensée religieuse » (Lectures du coran)
Mais aussi :
« Je porte témoignage qu’il y a une religion laïciste en France qui censure tout discours religieux avec le même dogmatisme obtus que les croyants les plus étroitement littéralistes » (ABC de l’islam)
Pour mettre en œuvre son projet civilisationnel (car c’en est un, indéniablement), notre penseur entend promouvoir l’islamologie appliquée. Aussi met-il en garde contre les facilités intellectuelles qui nous guettent, quitte à choquer dans le verbe :
« Je souhaite une nouvelle relecture commune de la tradition coranique et monothéiste, et non pas un dialogue » (La construction humaine de l’islam)
« On ne cesse de parler de tolérance ci, d’intolérance là, et on ne voit pas du tout l’intolérable partout, triomphant dans toutes les sociétés » (La construction humaine de l’islam)
Enfin, rien ne serait plus mensonger que d’exécuter la mémoire de Mohammed Arkoun en en faisant une sorte d’agent de l’ombre de l’Occident "islamophobe". Opposé à toute forme de manichéisme affectif, il était on ne peut plus hostile à ce genre de réductionnisme :
« Pour être équitable aujourd’hui, il est urgent de sortir du couple infernal Islam versus Occident » (ABC de l’islam)
« La domination coloniale a figé la vie intellectuelle, rigidifié la tradition, favorisé le repli sur les identités locales » (Lectures du coran)
Le monde musulman contemporain est-il capable d’encaisser les charges décapantes d’une telle œuvre ? L’avenir prochain nous le dira. Toujours est-il que le travail d’Arkoun devra passer lui-même, tôt ou tard, sous le crible sévère mais juste d’une critique acérée.
Citations signifiantes
« L’islam est théologiquement protestant, mais politiquement catholique » (Conférence Sorbonne, 2009)
« Je parlerais volontiers d’Etats voyous si une haute instance internationale pouvait se prononcer sur les complicités qui ont permis leur émergence et leur pérennité » (ABC de l’islam)
« Toute personnalité se définit par un certain équilibre (ou déséquilibre) qu’elle réalise entre conscience affective et conscience intellectuelle» (Lectures du coran)
« Toutes les données constitutives de la modernité intellectuelle ont émergé à l’extérieur de la pensée islamique » (L’islam, morale et politique)
« La scolarisation massive en langue arabe a plus nourri les maquis idéologiques des forces populistes que favorisé la formation d’une pensée critique et d’une culture émancipatrice » (Aux origines des cultures maghrébines)
Pierre-André Bizien
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